Il est réel et bien réel le trafic des filles vers le Liban. Chaque jour que Dieu fait, des filles sont promises à un « bel » avenir au pays du Cèdre et se retrouvent dans un enfer où, à tout le moins dans des situations très pénibles. De prétendus bons samaritains exploitent la pauvreté et la naïveté de jeunes filles, alimentent ce trafic et se remplissent les poches en mettant du beurre dans les épinards d’individus aux allures mafieuses.

 

Beaucoup de jeunes filles venant d’horizons divers sont emmenées au Liban pour y travailler comme domestiques ou pour une exploitation sexuelle commerciale. Leur vie au pays du Cèdre n’est pas l’eldorado qui leur a été promis car elles y sont en réalité traitées en esclaves avec des traitements inhumains et dégradants. Les témoignages sont légion, et les mouvements de défense des droits de l’homme élèvent de plus en plus la voix pour dénoncer ces pratiques. Pour eux, « les autorités libanaises devraient agir sans tarder pour réformer des règles restrictives en matière d'octroi de visas et adopter une loi sur le travail domestique afin de faire cesser les sévices fréquemment infligés aux travailleuses domestiques migrantes au Liban, qui entraînent parfois leur mort » (1). C’est dire à quel point la situation est dramatique dans ce pays pour ces femmes en quête d’un mieux être. Le drame est d’autant plus grand que les autorités libanaises brillent par leur mutisme sur le sujet et une apathie quant à la prise de mesures pour règlementer le travail domestique afin de donner un minimum de droits aux travailleuses et dissuader leurs bourreaux.  

Complètement inhumains : un mort par semaine !

C’est pendant que notre compatriote  Bemkayondo se débattait pour revenir au pays qu’est intervenu le drame d’une jeune fille éthiopienne dont la vidéo fera le tour du monde. Le 8 mars 2012 en effet, la chaîne de télévision libanaise (LBCI) a diffusé une vidéo filmée le 24 février par un passant inconnu, dans laquelle on voit un agent recruteur brutaliser la jeune éthiopienne, Mlle Alem Dechasa-Desisa devant le consulat d'Ethiopie à Beyrouth. Malgré ses protestations, l'agent et un autre homme la font monter de force dans une voiture. La chaine de télé a par la suite identifié l'homme qui brutalisait la jeune femme comme étant Ali Mahfouz, frère du responsable de l'agence de recrutement qui avait fait venir Alem Dechasa-Desisa au Liban. Ali Mahfouz a accepté de parler à la télévision et a affirmé que l'agence de son frère s'était efforcée de rapatrier la domestique éthiopienne car elle souffrait de troubles mentaux. La police arrivée sur place peu après, a emmené Alem Dechasa-Desisa vers un centre de détention. A la demande de Caritas-Liban, qui dispose d'une antenne dans ce centre de détention, les policiers l'ont transférée deux jours plus tard dans un établissement médical mais n'ont pas arrêté les hommes qui l'avaient brutalisée. Alem Dechasa-Desisa s'est suicidée à l'hôpital psychiatrique Deir al-Saleeb, le 14 mars au matin. Des histoires comme celle d’Alem Dechasa-Desisa, on en voit au Liban pratiquement tous les jours. « La mort d'Alem Dechasa-Desisa est un scandale à deux points de vue : le traitement violent qu'elle a enduré et l'absence de dispositif de protection qui aurait pu empêcher cette tragédie », déclarait Nadim HOURY, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. Pour lui : « Le gouvernement libanais devrait adopter des mesures de protection qui se font attendre depuis longtemps, afin de mettre fin aux mauvais traitements généralisés des travailleuses domestiques et de réduire le nombre d’incidents mortels qu’elles subissent dans ce pays.» En 2008, Human Rights Watch a documenté les décès de travailleuses domestiques d'origine étrangère au Liban et a constaté qu'il y avait eu un (1) mort par semaine en moyenne attribuable à des causes non naturelles, notamment des suicides et des chutes du haut d'immeubles.   

Dans les dédales d’une législation pernicieuse

Les familles libanaises emploient environ 200.000 travailleuses domestiques migrantes. Ces employées de maison sont exclues du droit du travail et soumises à des règles d'immigration restrictives basées sur le parrainage individuel par l'employeur, ce qui les expose au risque d'être indûment exploitées et rend difficile pour elles de quitter un employeur abusif. Le taux élevé de mauvais traitements a amené plusieurs pays, dont la Côte d’Ivoire, à interdire à leurs ressortissantes d'aller travailler au Liban. On comprend pourquoi le Burkina est devenu le point de passage des Ivoiriennes. Un rapport du département d'État américain consacré au Liban est accablant sur le sujet. Extrait: « Le Liban est un pays de destination pour le trafic d'Asiatiques et d'Africaines pour la servitude domestique et de femmes d'Europe de l'Est et de Syrie pour l'exploitation sexuelle commerciale. Des femmes du Sri Lanka, des Philippines et d’Éthiopie migrent au Liban légalement, mais sont souvent soumises à des conditions de servitude involontaire comme domestiques. De nombreuses femmes souffrent d’abus physiques et sexuels, du non paiement de leurs salaires, de menaces et de confiscation de leur passeport. Des femmes d’Europe orientale et de Syrie viennent au Liban avec des visas «artistiques», mais deviennent les victimes de prostitution forcée… » Dans le journal « Le Monde diplomatique » de juin 1998 en Page 20,  Marie-Odile et Xavier FAVRE écrivaient : «  Quelle est donc cette marchandise que l'on brade au Liban ? » Leur enquête a révélé que des banderoles déployées en pleine place publique libanaise proposaient des êtres humains à la vente.  Au lieu de 2 000 dollars, le bureau de placement Work  SARL proposait pour une bonne sri-lankaise, 1 111  dollars. . Le salaire mensuel est fixé à 1000 dollars mais il est très rarement versé intégralement. Dans le meilleur des cas celui-ci est versé dans un compte dont le patron seul à la signature. Ainsi la bonne ne peut pas fuir. Le personnel de Work  SARL interrogé par nos confrères déclare que d’ordinaire "pour une Sri-Lankaise, il faut  payer 1 400 dollars au bureau, pour un contrat de deux ans et demi. Une Sénégalaise est plus chère : 2 000 dollars et vous devez la garder trois ans. Les Philippines sont encore plus chères, leur consulat les protège un peu, alors faites attention avec elles.En cas de non satisfaction, le bureau procède à un remplacement ». Marie-Odile et Xavier FAVRE soutiennent que de nombreux bureaux de placement conseillent ouvertement à leurs clients de "dresser" s’il le faut leurs bonnes si elles se montrent un peu trop insoumises. Pour ce qui est des conditions de vie, généralement elles sont logées dans des cagibis sans chauffage et doivent se coucher à même le sol. Pire, elles n’ont droit qu’à un seul jour de repos par semaine qu’elles doivent prendre sur leur lieu de travail sans autorisation de sortie. A cela  s’ajoutent, pour beaucoup d'entre elles, le mépris et les insultes, les menaces et les coups, l'absence de soins en cas de maladie, quand ce ne sont pas les viols répétés commis par les hommes de la maison. Comme dans le cas d'un animal, le patron est prié d'effectuer "tous les tests médicaux légalement demandés et qui assurent le bon état de santé de la servante, de peur qu'elle ne soit affectée de maladies contagieuses (tuberculose, sida,  malaria, jaunisse)". La loi libanaise n’interdit pas en fait le trafic humain dans le but du travail forcé.  Et pour Nadim HOURY : « L'absence d’une protection juridique des droits des travailleuses domestiques au Liban, ainsi que les politiques restrictives en matière de visas, contribuent à leur isolement, aux mauvais traitements qu’elles subissent, à leur endettement et à leur incapacité à échapper aux abusLe gouvernement libanais devrait faire de la  réforme du système de parrainage sa priorité et adopter une nouvelle loi sur le travail domestique qui soit conforme aux critères internationaux dans ce domaine. » Cela ne risque malheureusement pas d’arriver de sitôt. Et pour cause ; les lobbys qui vivent de se trafic sont très puissants. Plusieurs sources rapportent que les efforts visant à introduire une nouvelle législation régissant la présence sur le territoire libanais et le travail des employées de maison piétinent. En février 2011, le ministre du Travail, Boutros HARB, qui a proposé un texte qui aurait pu règlementer les conditions d'emploi des travailleuses domestiques migrantes est parti avec le changement de gouvernement. Pourtant ledit texte a même conservé le système actuel de parrainage, ou « kafala ».  Le 23 janvier 2012, le nouveau ministre du Travail, Charbel NAHHAS, qui a annoncé qu'il envisageait  abolir le système du « kafala »,  a démissionné un mois plus tard. Son remplaçant Salim JREISSATI,  qui vient d’être nommé n'a pas encore annoncé le moindre plan pour mettre fin aux mauvais traitements généralisés des travailleuses domestiques. Ce drame a la peau dure. Chaque pays est responsable de ses citoyens et doit prendre les mesures qui s’imposent. Au Burkina, notre demande d’interview auprès du consul du Liban est restée sans suite. Ceci explique-t-il cela ?

Frédéric ILBOUDO

(Sources documentaires et internet)

 

 

(1) Déclaration du 22 mars 2012, de huit (8) organisations des droits humains : Human Rights Watch, Centre d'aide aux migrants de Caritas-Liban, "KAFA 'assez' de Violence et d'Exploitation", Mouvement contre le racisme, Amel Association International, Insan, Conseil danois d'aide aux réfugiés et Nasawiya

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