Ouagadougou: les serveuses de bars sont-elles des prostituées?

Photo d'illustration

«Il arrive parfois que je drague certaines serveuses, car je les considère comme des prostituées. Pour moi, au Burkina Faso, si une femme travaille dans un bar, c’est qu’elle a échoué dans la vie». Cette confession de beaucoup de clients de maquis (nom donné aux bars, dancings et autres débits de boissons, Ndlr) dans la ville de Ouagadougou témoigne de la mauvaise compréhension du métier de serveurs/serveuses de bars. Considérée la plupart du temps comme un sous métier ou échouent les filles sans diplômes, la serveuse de bar est en plus perçue comme une prostituée. Quand est-il exactement?

Le statut du serveurs/serveuses est reconnu dans le Code du travail du Burkina Faso. Ces derniers bénéficient, comme tout salarié burkinabè, d’un salaire minimum équivalent au SMIG et doivent être déclarés à la Caisse nationale de sécurité sociale. De même, la convention C172 N°4, entrée en vigueur le 13 juin 1921 et adoptée par le Burkina Faso, lors de la 78e session de la rencontre de Genève en Suisse, revient sur les conditions de travail de «ces travailleurs de nuit». Ainsi, on peut y lire que ces travailleurs bénéficient d’un repos hebdomadaire, de congés payés annuels et ne doivent pas dépasser les 52 heures de travail par semaine.

Sur la même lancée, la législation burkinabè sanctionne les gérants et propriétaires des maquis et bars qui ne respecteraient pas la loi. La peine pouvant aller d’une amende à payer jusqu’à la fermeture totale du débit de boisson. Cette dernière mesure par contre n’est pas courante. La raison, selon l’inspection du travail, est d’éviter que ces filles se retrouvent dans la rue. Est-ce que l’inspection du travail, reçoit des plaintes de filles qui se font harceler? «Je sais que cela arrive et j’en entends parler de manière officieuse. Mais de officiellement, si plainte il y a, les filles en parlent plus à leurs patrons», répond une source proche de l’institution. Et d’ajouter avec dédain que «les filles ne se plaignent pas d’habitude pour ce genre de choses».

«Faux», nous rétorque une serveuse du maquis «Dynastie». «Les clients nous insultent pour un rien, parce qu’on a un peu trainé avec la monnaie, ou pour le service», déclare Aïcha, puisque c’est d’elle que l’on parle. Selon elle, les serveuses ont toujours des problèmes avec les clients. Et des exemples, Aïcha a en plein. «Des clients nous demandent de les servir et quand tu le fais, ils te demandent de venir s’asseoir avec eux et après, ils te demandent à combien tu fixes le prix d’une passe avec eux. Il y a une semaine de cela, un autre client est allé encore plus loin en proposant 10 000 F CFA à une de mes collègues qui le servait, pour coucher avec lui». Quand elle est fatiguée de subir les insultes et harcèlements des clients et que son patron ne semble pas prêt à la défendre, la serveuse change de maquis. «Je suis à mon troisième travail depuis que j’ai quitté Nouna il y a deux ans», explique Aïcha. 

«Au début je jouais à la forte tête»...

Même son de cloche pour des serveuses au bar «Taxi brousse» sis sur Kwamé N’Nkrumah. «Quand tu travaille dans un bar, les hommes te qualifient automatiquement de prostituée», témoigne Sali. Pour une autre ancienne serveuse, devenue aujourd’hui en péripatéticienne, rencontrée sur une table du Taxi brousse, «être fille burkinabé et serveuse de bar, c’est incarner une malédiction». Pour avoir servi dans deux grands débits de boissons de la capitale, elle avoue aujourd’hui, sous anonymat, être passée du service en maquis au trottoir. «Au début je jouais à la forte tête et je refusais systématiquement toutes les propositions que l’on me faisait sur mon lieu de travail. Mais par la suite, je suis entrée dans le cercle». Il s’agit, selon notre ancienne serveuse, d’une autre forme de prostitution. «Il m’arrivait de sortir avec cinq garçons la même nuit. Quand je prenais service à 18h, je m’éclipsais pour 30 ou 45 minutes, le temps de rejoindre la maison close la plus proche, avec la complicité de mes collègues, pour m’occuper de mes clients personnels». Et d’affirmer qu’il est quand même rare que les serveuses sortent avec un client le même jour.

Décidés à vérifier cette affirmation, nous nous rendons au secteur 27 de Ouagadougou, au quartier Wayalghin. Là, dans un bar, nous rencontrons Ami. Agée de 22 ans, cette serveuse, originaire de Kombissiri, à quelques 40 kilomètres de Ouagadougou, a abandonné sa famille pour travailler dans la capitale. Il est 23h et les clients du maquis se font rares. Nous appelons Ami afin de lui offrir un Coca. La discussion est engagée. «Tu me plait énormément. Accepterais-tu sortir avec moi ?», la question est lancée et la réponse ne tarde pas. De son joli sourire qui montre ses dents blanches, Ami répond par un «oui, mais tu payes combien?». Ainsi donc, il y a des serveuses burkinabè qui profitent de leur emploi pour arrondir leurs fins de mois... Et comme pour nous rassurer sur ses mœurs, surement à cause de notre mine étonné, elle poursuit, «c’est trop tôt pour moi de te suivre et partir cette nuit. Mais la prochaine fois, je ferai tout ce que tu me demanderas ». Selon le gérant du bar qui accepté de nous parler mais en conservant l’anonymat lui aussi, la majorité des ses serveuses sont des Burkinabè. «Elles sont recrutées pour faire le travail de serveuse et plus si elles veulent. Je ne m’intéresse pas à qu’elles font avec les clients. Chacune est libre de ses mouvement, tant que cela ne terni pas l’image du bar», affirme-t-il.

Quand un medecin enceinte une mineure togolaise

Le gérant du maquis «Galaxie», Papy’S Manadja, confirme les dires du patron de Ami. «Je vous mentirais si je vous dis que certaines de mes serveuses ne sortent pas avec les clients. Ici, la confusion est vite faite entre les serveuses de bar et les prostituées. Car des clients viennent dans les maquis et après quelques bières ils repartent avec une serveuse», avoue ce gérant. Cela s’explique, selon lui, par le fait que certaines serveuses veulent arrondir leurs fins de mois et elles n’hésitent pas alors à «provoquer» les clients. Toujours selon Papy’S, les serveuses peuvent sortir avec un client sans problème à condition qu’elles respectent l’heure de la fermeture qui peut aller jusqu’à 5 heures du matin. Alice, une ancienne fille du «Flamenco», un autre bar dancing, nous confirme les raisons économiques qui incitent des serveuses à se tourner vers la prostitution. «C’est la pauvreté qui amène la plupart des filles qui travaillent dans les maquis à sortir avec les clients». Mais ces filles, en voulant arrondir leurs fins de mois, se retrouvent face à des problèmes. Outre les bagarres et conflits qui éclatent dans les débits de boissons entre les clients et les serveuses, ces dernières peuvent se retrouver dans des situations peut enviables.

Gabriel Kiémdé, directeur provincial de l’Action sociale de Ouagadougou que nous avons rencontrés, nous a relaté l’histoire de ce médecin qui a enceinté une mineure Togolaise travaillant dans un maquis de la capitale et ayant refusé de reconnaître la grossesse. La fille s’étant présentée à l’Action sociale, le médecin interpellé a été soumis à une «simple» amende de 25 000 F CFA par mois comme pension alimentaire à verser à la serveuse. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé, selon M. Kiemdé. En écoutant ce récit, le conseil d’Alice nous revient en tête. «Les serveuses de bar doivent surtout se protéger pour éviter de contracter les maladies, en attendant d’être mieux protégées par la loi», nous avait-elle dit. C’est la meilleure méthode, selon elle, en attendant que des peines plus sévères soient adoptées pour dissuader les gérants de bars d’embaucher des mineures et du même coup éviter à ces jeunes serveuses de plonger dans la prostitution.

*Cette enquête a été réalisée en juin dernier dans le cadre d'une formation en journalisme d’investigation du Centre national de presse Norbert Zongo par Maurice Yaméogo (Le Quotidien), Crépin Somda (Editions le Pays), Ozias Kiemtoré (Sidwaya), Asmado Rabo (Editions le Pays) et Elza Sandrine Sawadogo (Fasozine).

*Le titre et les intertitres sont de la rédaction

Vues : 663

Commenter

Vous devez être membre de Médias Burkina Faso pour ajouter des commentaires !

Rejoindre Médias Burkina Faso

© 2019   Créé par CNP-NZ.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation