Trafic de filles burkinabè vers le Liban : Le drame juteux

Ils les veulent jeunes, fraîches, dociles, manipulables et ambitieuses à souhait. Leur âge doit être compris entre 20 et 35 ans. Elles doivent aussi parler couramment le français. Ils leur promettent du travail, de l’argent, bref des opportunités qu’elles n’auront jamais, ici, au Faso. Derrière leur association de lutte contre la désertification, ils ont envoyé plusieurs dizaines de filles dans un « enfer ». Eux, ce sont Claudine OUARA, Issa, Jules et autres, des négriers d’un nouveau genre qui ne reculent devant rien pour parvenir à leurs fins. Ce sont eux qui ont fait partir Bemkayondo YAMEOGO (1) au pays du Cèdre, le Liban. Après avoir vécu deux(2) mois de calvaire « comme esclave de Mémé », le témoignage de mademoiselle YAMEOGO nous a mis sur le sujet et nous a permis d’infiltrer le réseau. Voilà leur histoire ; celle d’un « drame juteux » sur fond « d’une vérité cachée » et un témoignage à vous faire frémir d’indignation. « J’ai été vendue à Millions de FCFA » ; mais aussi, notre « rendez-vous de trop ».

Mardi 29 février 2012, il est 13h 25. Le vol Ethiopian Airlines ET- 927 vient de se poser sur le tarmac de l’aéroport international de Ouagadougou en provenance du Liban. A son bord, Bemkayondo YAMEOGO. Une jeune femme de 37 ans, mère de 2 enfants qui revient d’un enfer qui aura duré 2 mois. Une miraculée, car elles sont encore nombreuses, celles qui y sont toujours et qui continuent à porter leur croix. Quand Bemkayondo YAMEOGO quittait son Burkina natal en cette veille de Noël de l’année 2011, elle était loin d’imaginer que ses rêves d’une vie meilleure allaient tourner très vite au cauchemar. Ses rêves de travail bien rémunéré que lui avaient promis les responsables de l’Association Burkinabè de Lutte contre la désertification (ABLD), un matin de novembre, a failli tourner au drame. En effet dès l’instant où elle a mis les pieds dans ce pays, elle a senti le ciel lui tomber sur la tête.

« Dès qu’on est descendu de l’avion, nous avons été conduites par la Police dans une pièce d’à peine 10m2 dans laquelle plus de 100 femmes ont été entassées. Nous étions serrées les unes contre les autres comme des sardines. Tous nos papiers ont été retirés et nous avons été enfermées à double tour. Puis s’est engagé un curieux manège : de temps en temps, un policier venait chercher une d’entre nous. Celle qui sortait ne revenait plus. Vers 4heures du matin, ça été mon tour. Quand je suis sortie, j’ai compris que nous étions des « colis » qui attendaient leurs propriétaires. En effet, dès que je suis sortie, le policier m’a présenté à une dame, à qui il a remis tous mes papiers en me disant de la suivre. J’ai suivi la dame jusqu’à son domicile. Une heure à peine après notre arrivée, elle m’a réveillée et m’a dit qu’elle s’appelle Mouna Mémé. Je me suis présentée. Sans autre forme de procès, elle m’a intimée l’ordre de couper ma coiffure et de prendre un balai pour le nettoyage. J’ai alors compris que j’allais vivre un enfer. »

Le leurre, c’est l’eldorado au Liban

Un enfer, que leur a concocté Claudine OUARA, Jules, Issa et Nadi, tous responsables de l’ABLD. Ils font aux filles des propositions alléchantes avec au bout des gains mirobolantes. Pourtant, la réalité sur le terrain est tout autre. Pour vérifier le témoignage de Bemkayondo YAMEOGO et nous rendre compte par nous-même de la situation, nous nous sommes rendus au siège de cette association. Là, nous avons trouvé des gens très méfiants, mais bien organisés. Très méfiants parce qu’ils s’ouvrent difficilement sur leur activité cachée. Pour avoir le moindre renseignement, il faut montrer patte blanche. Bemkayondo nous avait mis la puce à l’oreille : donner le nom d’une fille qu’ils ont fait partir et le tour est joué. Cette attitude de méfiance, est particulièrement développée pour les hommes qui en réalité ne sont pas les bienvenus, surtout s’ils posent trop de questions. Par contre pour une demoiselle, l’accueil et le traitement sont tout autre. Issa, notre premier contact, est visiblement un membre influent du réseau à Ouagadougou. C’est lui qui nous renseigne. Il a des mots qui rassurent, il connait tous les rouages, et pour cause.

« Ça fait 17 ans que je vi au Liban. Je suis là pour 4 mois ; juste le temps de bien organiser les choses avant de repartir » s’est-il exclamé. Pour le projet de voyage de notre « cousine », objet de notre déplacement, il nous met en confiance en ces termes : « C’est nous qui prenons tout en charge jusqu’à son billet d’avion… » Et pour donner des preuves de ses affirmations, il nous montre deux passeports et nous dit : « Vous voyez ces passeports ; je viens de les retirer ce matin. C’est pour une fille qui vient de ZINIARE, et une de Fada. » Et il ajoute avec un brin de fierté : « Mon petit frère pourra vous le confirmer, il est rentré de la Côte d’Ivoire avec des filles qui veulent partir aussi. Alors, c’est à vous de voir ! » Le téléphone constamment collé à l’oreille montre de lui quelqu’un qui est affairé. Il a même réponse à tout : ce que gagnent les filles qui partent, leurs conditions de vie, le genre de travail qu’elles font une fois au pays du Cèdre, etc. Il maîtrise tout.

Et pour nous convaincre du sérieux de son affaire, notre interlocuteur est direct : « Si votre cousine part au Liban, nous avons un bureau de placement qui va lui trouver un travail rémunéré à 150 dollars le mois environ 75000FCFA. Pour qu’elle parte, nous, nous occupons de tout et sachez que nous mettons plus de 1.500 000FCFA pour son billet d’avion y compris. Une fois au Liban chez son employeur, si elle veut, elle peut percevoir son salaire tous les mois ou se faire ouvrir un compte, ou encore elle peut décider de récupérer son argent à son départ du Liban au bout de trois ans de contrat. Elle peut travailler comme baby-sitter, comme femme de ménage, elle peut aussi être vendeuse dans des magasins ou des super- marchés etc. Par ailleurs, elles sont logées, nourries et n’ont pratiquement aucune dépense à faire…Je vous assure que même si vous me trouver 30 filles ou même plus, je vous aiderez à les faire partir. »

Ces incohérences qui intriguent

Il est au fait de sa « chose », et quelle que soit l’inquiétude que vous manifestez, Issaka trouve les mots qu’il faut pour vous persuader. « Si vous vous décidez, nous allons demander à votre cousine de venir pour une visite médicale. Ne vous inquiétez pas c’est quelques examens pour savoir si elle n’a pas la fièvre thifoïde, l’hépatite B ou le Sida. C’est nous qui payons les frais. Une fois que ça c’est régler, vous nous donnez seulement les documents qui nous permettront de lui établir un passeport. Et même si vous n’avez pas ces documents nous allons vous aidez à les obtenir… ». Avant de nous laisser partir, il assène l’arme fatale, celle qui balaie vos derniers signes d’hésitations et vous convainc définitivement du sérieux du« business » : « nous signons un contrat de 3 ans de travail avec les filles qui veulent aller au Liban. Et avant qu’elles ne décollent, nous partons avec elles et un membre de leurs familles au consulat pour signer un certain nombre de papiers.

C’est pour vous dire que rien n’est laissé au hasard ». Deux semaines plus tard, et après avoir honoré quelques rendez-vous et nous être appelés régulièrement au téléphone, nous avons repris contact avec Issa afin de lui présenter notre « cousine » (qui est en vérité une collègue journaliste engagée dans cette investigation). Le premier contact physique avec ma « cousine » a eu lieu au cours d’un rendez-vous pris dans un café au centre ville. Issa, accompagné de son petit frère Yabou, dépeint à ma « cousine » la procédure telle qu’il me l’avait décrite deux semaines plus tôt. Puis pour la rassurer davantage il ajoute : « D’ailleurs, nous avons déposé une demande au ministère de la Fonction publique, du Travail et de la Sécurité sociale pour officialiser notre activité. Mieux, sachez mademoiselle, que interpole Burkina vient de rentrer d’une mission au Liban et leur rapport permettra de démontrer que les Burkinabè y sont à leur aise… ».

Nous nous empressons de vérifier cette déclaration au ministère en charge du Travail ; et ce que nous apprenons est édifiant. Le directeur général du Travail M. Célestin SAWADOGO est en effet formel : « …nous avons reçu un Monsieur du nom de Jules, qui dit être le président d’une association de lutte contre la désertification. Mais il ne s’agit pas d’une demande d’officialisation ni de légalisation, mais, il faut dire plutôt qu’il est venu se renseigner et a laissé un certain nombre de documents. Je vous assure que j’ai trouvé cela suspect. Une association de lutte contre la désertification qui veut faire du placement de travailleuses, ça m’a paru bizarre. Et cette association est dirigée par un étranger vivant au Burkina. Je vous avoue également que j’ai trouvé cela curieux ; surtout le traitement salarial de 150 dollars environ 75000FCFA qu’il propose aux candidates. »

Pourtant la loi est stricte

Il ne fait aucun doute que, pour ce genre de projet qui consiste à convoyer des gens pour travailler dans un pays étranger, la loi doit prévoir des dispositions particulières. Et M. Célestin SAWADOGO de nous répondre qu’ « amenez des gens travailler hors du pays, sans un minimum de précaution, cela peut entrainer des problèmes. C’est pourquoi la disposition du code du travail en son article 22 dit que le recrutement collectif de travailleurs pour aller travailler à l’étranger est interdit, sauf autorisation du ministre en charge du Travail, avec l’avis du ministère chargé de l’Administration du territoire… ; et pour ce qui est de cette catégorie de travailleurs que sont les femmes qui sont des gens vulnérables la prudence, vous en convenez est plus de mise. Si nous avions une convention de main d’œuvre avec le pays, les règles allaient êtres précises ainsi que les conditions. »

« C’est donc clair : Claudine, Jules, Issa et les autres agissent en toute illégalité. Ce sont des hors-la-loi. Ils n’ont aucune autorisation pour exercer leur activité. Pourtant, ils ont déjà convoyé des dizaines de filles burkinabè au Liban et préparent les dossiers d’autres pour le grand voyage » : lançons-nous à M SAWADOGO qui répond du tac au tac en législateur du travail averti : « Sans autorisation, ils sont en parfaite illégalité et doivent être arrêtés, pour trafic illégal de travailleuses. »

Mais les incohérences ne s’arrêtent pas là. Alors que le réseau d’Issa signe un contrat de trois ans avec les filles qui partent pour le Liban, le consulat délivre des visas de travail de trois (3) mois. Issa, Jules et les autres ne sont que les éléments visibles de la longue chaîne de complicité qui forme le réseau au niveau local ; de simples exécutants. Ils s’occupent de trouver les filles, préparer les papiers nécessaires au voyage. Pour trouver les filles, ils ont des complices partout au Burkina. A Ziniaré, Fada, Banfora, Bobo dioulasso, etc., et bien sur Ouagadougou. Ils ont des relais fiables et convaincants, qui leurs trouvent des « proies ». Les vrais cerveaux du réseau, nous le comprendrons plutard, sont des femmes. Il s’agit de : Claudine OUARA, qui coordonne les opérations depuis Abidjan, et Nadi GEDE, une Libanaise d’une cinquantaine d’années qui vit au Liban.

Une fois l’étape de la préparation des documents réglée, les références (numéro de passeport, carnet de vaccination, etc.) sont scannées et envoyées à Nadi. C’est elle qui s’occupe du placement des filles et des formalités administratives (comme les démarches pour l’obtention des visas) du côté Liban. C’est elle-aussi qui négocie les billets d’avion avec les agences de voyages sous le couvert de l’association HOUSE OF MAIDS. Le réseau communique énormément, par téléphone et par internet. Une fois les visas obtenus, un mail avertit ceux de Ouagadougou ; Issa ou Jules qui se présentent au consulat pour se les faire établir. Il en est de même pour les billets d’avions qui sont tous électroniques. C’est un environnement dans lequel l’argent semble circuler beaucoup et facilement. Ils sont, en effet, généreux avec tous ceux qui peuvent leur facilité une quelconque transaction, l’obtention d’un papier, etc. « Je ne vous oublierai pas.

Vous aurez quelque chose ne vous en faites pas », nous a dit Issa après que nous lui ayons présenté notre « cousine ». Voilà des gens qui se tuent au labeur jour et nuit, engagent d’importantes sommes d’argent (au moins 1 500 000FCFA) par fille, dans une activité illégale, avec de réels risques de finir en prison, et qui se prétendent de simples bons. Samaritains. Peut-on vraiment y croire ? Rien n’est moins sur.

Nous avons aussi vérifié l’information d’Issa selon laquelle, une mission d’Interpole Burkina serait rentrée du Liban. Une source policière nous a confirmé le fait. Mais selon notre homme, les nouvelles ne sont pas bonnes ; et alors pas du tout pour les trafiquants. Le rapport qui doit sortir va recommander l’interdiction de délivrance de passeport, mais aussi de visa, pour les filles burkinabè voulant tenter le voyage au Liban. Mieux, notre source nous renseigne qu’une enquête est en cours et que des individus sont déjà dans la ligne de mire de la police, qu’ils sont pistés et que, très incessamment, ils seront mis hors d’état de nuire. Des informations qui nous ont non seulement confortée dans nos appréhensions mais nous indiquaient qu’il nous fallait hâter le pas pour boucler au plus vite notre enquête, avant que la police ne gâte nos « affaires. »

(1) Bemkayondo YAMEOGO : c’est le nom d’emprunt de notre source Tous les noms utilisés sont des noms d’emprunt.

Frédéric ILBOUDO

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